Les Etats-Unis d’Europe

Pour que l’Europe de demain ne soit plus celle d’hier

Un passant (probablement Raymond Lulle) s’arrête devant
un chantier et demande à un ouvrier qui taille des pierres :
«Que fais- tu?» : «Je gagne ma vie», lui répond cet homme.
Il pose la question à un deuxième ouvrier qui lui répond :
«Je taille des pierres» Enfin, le troisième, à qui il fait la même
demande, affirme resplendissant : « Je construis une cathédrale… ».

L’Europe d’hier

Il y a 75 ans, en 1938, la France et le Royaume-Uni trahissaient les valeurs démocratiques en signant avec l’Allemagne et l’Italie fascistes la mort d’un Etat tiers. En reconnaissant la souveraineté allemande sur les Sudètes, les deux démocraties alliées de la Tchécoslovaquie scellaient sa destinée et livrèrent sa dépouille encore tiède aux nazis. On connait la célèbre formule de Winston Churchill : « You were given the choice between war and dishonor. You chose dishonor and you will have war ». Ce n’est probablement pas un hasard si le Premier ministre britannique fut, après la guerre, l’un des plus ardents défenseurs de l’Europe. Comme d’éminents pères fondateurs de l’Europe tels qu’Altiero Spinelli. nous nous inscrivons dans la tradition fédéraliste qui est à nos yeux consubstantielle au projet européen. D’aucuns la considéraient à l’époque comme une utopie, voire, une incongruité. Elle s’impose aujourd’hui comme une évidence.

Certes, dans l’immédiate après-guerre, la priorité n’était pas de donner corps à une grande fédération d’Etats comparable aux Etats-Unis d’Amérique, qu’au demeurant les antagonismes encore vivaces au sortir de deux Guerres mondiales, rendaient impossible et risquaient même, par l’ambition du projet, de faire échouer toute tentative de rapprochement entre les nations européennes. De plus, la plupart des responsables politiques d’alors comme leurs opinions publiques, étaient très attachés à l’irréductibilité moderne de la souveraineté nationale. Le projet européen s’est donc d’abord et avant tout construit en cheminant à petits pas pour que des liens de fraternité entre des pays qui s’étaient combattus depuis des siècles soient solidement noués. Pour que le bruit des détonations et des bottes ne résonne plus jamais sur notre continent. Pour qu’une dictature ne puisse plus mettre en péril la démocratie et n’entraîne plus ses voisins dans une guerre sanglante motivée par un appétit de conquête. Pour que la discrimination d’une minorité, quelle qu’elle soit, ne puisse plus être légitimée par un régime totalitaire et meurtrier. Pour que la notion de race soit définitivement bannie de notre continent et que l’espèce humaine soit célébrée dans sa diversité ethnique, linguistique, religieuse, philosophique et culturelle. Le premier pas décisif sera franchi le 9 mai 1950 par Robert Schuman. Inspirée par Jean Monnet, la déclaration du  Ministre des Affaires étrangères français de l’époque, fut prononcée dans cet esprit : « Par la mise en commun de productions de base et l’institution d’une Haute Autorité nouvelle, dont les décisions lieront la France, l’Allemagne et les pays qui y adhèreront, cette proposition réalisera les premières assises concrètes d’une Fédération européenne indispensable à la préservation de la paix ». La Traité de Paris instituera la création de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) et sera signé moins de 15 ans après les accords de Munich par trois des quatre Etats qui les avaient conclus, rejoints par ceux du Benelux. Le Traité de Rome, acte fondateur de la Communauté Economique Européenne (1957-1958), en généralisera l’esprit par l’application de la même méthode fonctionnaliste consistant à étendre progressivement la coopération internationale en raison de nécessités non pas politiques mais pratiques, techniques et sectorielles par un transfert de compétences vers une autorité supranationale.

 

Un modèle fructueux mais inachevé

Ce modèle d’Union économique et de coordination politique, puis monétaire, conforté par les Traités de Maastricht (1992) et de Lisbonne (2009) instituant l’Union européenne, a apporté de nombreux progrès aux pays membres : outre une croissance économique accompagnée d’une hausse significative du pouvoir d’achat et d’une longue période de prospérité, il a surtout permis de voir croître un sentiment d’appartenance à une destinée mutuellement liée et de reconnaître sans aucun complexe la contribution de chaque membre à la richesse protéiforme d’un patrimoine culturel et identitaire commun. Il est d’ailleurs significatif de constater que depuis sa création, la famille européenne n’a cessé de s’élargir, passant en 55 ans de 6 à 28 membres. Raison précise pour laquelle le modèle initial, qui a vu la tendance fonctionnaliste l’emporter en créant un équilibre subtil entre l’intérêt européen général et les intérêts strictement nationaux, doit être réformé en profondeur pour lui permettre d’atteindre son, objectif ultime : le fédéralisme. La nouvelle donne européenne ayant considérablement changé dans un monde lui-même de plus en plus globalisé, il apparaît aujourd’hui qu’une plus grande fédéralisation européenne servira davantage les intérêts de chacun des Etats de l’Union que la conservation des institutions actuelles.

En effet, la structure de gouvernance d’un système à 6, 12 voire 15 composants, n’est pas la même que celle d’un espace politique qui en regroupe 28, et qui en réunira probablement plus encore dans les années à venir. Les profondes mutations qu’a connues le monde depuis la création de l’Union ont également bouleversé la nature du rapport de force politique, économique, social et culturel entre l’Europe et le reste de la planète. Les Etats-Unis, la Chine, le Japon, l’Inde ou le Brésil, constituent de grands pôles économiques porteurs de modèles différents du nôtre ayant modifié structurellement les échanges internationaux, les comportements sociaux, les mouvements de consommation et induit une tendance qui ne fera que s’accentuer dans les décennies à venir.  Celle-ci ne nous laisse d’autre choix que de nous réformer à notre tour, non seulement pour ne pas subir mécaniquement son influence dévastatrice sur notre structure morcelée et dissipative actuelle ou ne pas plier sous le rapport de force que le jeu naturel des relations internationales tente de nous imposer, mais surtout pour conforter notre identité, agir en conséquence sur la scène internationale et anticiper les nouveaux changements en y imprimant librement notre marque, tant que nous pouvons encore le faire. Car la conclusion s’impose : pour redevenir acteurs de l’histoire et retrouver une emprise sur le cours des événements, nous devons unir nos forces, aucun Etat de l’Union ne pouvant espérer à lui seul disposer d’un pouvoir d’attraction suffisant pour concurrencer sérieusement les nouveaux épicentres de la mondialisation.

L’Europe, une chance…

Loin d’être désarmée, l’Europe dispose d’atouts inestimables, reposant sur une  profonde convergence de valeurs dans nos cultures respectives. Notre histoire est en effet très riche et variée, traversée de nombreuses rencontres et d’échanges ayant tissé des influences réciproques devenues, avec la patine du temps, en grande partie mutuelles. Rome s’est inspirée d’Athènes pour développer une culture propre, le christianisme s’enracine dans le judaïsme pour prendre son autonomie, les rivalités entre nations les ont familiarisées, souvent intimement, avec la culture de l’Autre, les mouvements migratoires ont transposé des habitudes et des usages venus d’ailleurs, qui se sont à leur tour adaptés à la culture dominante, les peintres flamands ou allemands ont enrichi leur art au contact de Venise, Florence ou Sienne, la révolution parlementariste anglaise recoupe des enjeux analogues à ceux de la révolution française qui la suivit un siècle plus tard, la sécularisation des religions et l’avènement de la laïcité ont confronté les peuples européens à des choix endogènes similaires… On pourrait multiplier à l’envi les exemples qui conduisent à la même conclusion : ce qui nous rassemble est infiniment plus important que ce qui nous divise, et chaque variante est une chance à saisir pour nous enrichir collectivement.

Cette pollinisation des cultures, des arts, des coutumes, des mœurs a créé une réelle diversité entre nos peuples, mais a également fait ressortir des constantes dont nous voulons être les porte-voix car nous considérons que ces valeurs auxquelles les Européens sont attachés dans leur ensemble constituent le socle, solidement enraciné à travers tout le continent, sur lequel une autre Europe doit se construire, si nous voulons avoir une chance de vivre dignement dans le monde qui nous entoure et qui attend nos enfants. Il y a donc un véritable terreau culturel qui nous unit sur lequel doit à présent s’épanouir une Europe fédérale. Celle-ci ne signe nullement l’arrêt de mort des Etats, qui continueront à exercer leur souveraineté garantie par le principe de subsidiarité, et offrira de surcroît à leur population, grâce à une politique cohérente financée par la mutualisation de nos ressources à concurrence de 25 % des PIB nationaux (par opposition au petit pourcent actuel), l’élan qui leur manque pour parvenir à construire une société plus sûre, plus prometteuse, inscrite dans un réel projet d’avenir collectif définissant notre identité et garantissant notre place dans le monde.

Quelle Europe précisément ?

L’Union des Européens est fondée sur des valeurs énoncées dans l’article I-2 du Traité de Lisbonne : le respect de la dignité humaine, la liberté, la démocratie, l’égalité, l’Etat de droit et le respect des droits de l’homme, y compris les droits des personnes appartenant à des minorités. Les sociétés qui composent ces Etats sont pluralistes, non-discriminatoires, tolérantes et empreintes de justice. L’Europe est appelée à s’unir dans sa diversité reconnue comme une richesse culturelle et sociale : le dialogue interculturel permet de réaliser l’Union tout en respectant les différences culturelles des citoyens et des Etats de l’Europe.

Ce que nous souhaitons reflète donc ce qui transcende nos différences et nous rassemble en tant que citoyens européens. Nous voulons une Europe solidaire, une Europe laïque (aux institutions neutres et exemptes de tout préjugé, condition indispensable pour permettre en toute impartialité le respect des identités religieuses ou philosophiques de chacun), une Europe plurielle, une Europe politique fondée sur la démocratie participative, une Europe entrepreneuriale, en un mot une Europe au service du citoyen, de son bien-être et de ses besoins.

  • Une Europe sociale et solidaire : la solidarité est une valeur réellement fondatrice de l’Europe fédérale que nous souhaitons construire. Elle recouvre trois dimensions distinctes qui se recoupent.  Nous pensons ici aux Etats, aux citoyens et aux relations des premiers avec les seconds. Une solidarité inébranlable entre Etats s’impose comme une évidence. L’interdépendance de nos économies, notre proximité culturelle et géographique et l’incidence de la situation de chacun des Etats de l’Union sur celle des autres sont les contours objectifs qui définissent notre destin commun. Dans la configuration actuelle et face au monde qui nous attend, cette solidarité doit être plus forte que jamais. La solidarité entre citoyens doit elle aussi prévaloir.  La recherche d’une politique fiscale progressive, la sécurisation du financement de nos modèles de protection sociale et la poursuite d’une politique redistributrice corrective demeurent des priorités pour lesquelles l’Europe fédérale présente seule de réelles garanties de viabilité à long terme. Dernière dimension, la solidarité entre la Fédération européenne elle-même et l’ensemble de ses citoyens doit être la plus forte possible. Car un espace politique est d’abord destiné à offrir à ses citoyens le meilleur cadre possible pour leur bien-être. Ce sont eux qui font l’Etat et non l’inverse. Cette autre Europe doit donc sentir son destin indissolublement lié, voire conditionné, par celui de ses citoyens. Il en résulte que l’Europe doit également être sociale en fixant un certain nombre de règles applicables sur tout son territoire et garantissant des conditions de vie dignes à tous ses citoyens (salaire minimum garanti, lutte contre la paupérisation, égalité homme-femmes, accès aux soins de santé pour tous, insertion des handicapés, portabilité des droits, etc.). Or, ce mécanisme de solidarité organique ne peut être garanti par une Europe émiettée ou faible sur le plan politique.
  • Une Europe laïque : les guerres de religion qui ont ravagé notre continent n’ont pu être dépassées qu’à travers le processus de sécularisation des cultes et la dissociation de l’appareil institutionnel de l’Etat, des instances religieuses. La neutralité des Etats-Unis d’Europe en matière religieuse, philosophique ou culturel relève donc d’une absolue nécessité pour garantir la pluralité d’appartenance mais aussi pour instituer la Raison comme seule source de jugement dans l’élaboration des lois et assurer sans préjugé la transmission des valeurs portées par la citoyenneté européenne en tant que telle.
  • Une Europe plurielle : notre continent est traversé de traditions, de philosophies, de langues, de religions multiples qui se sont développées le long des siècles et qui se sont mutuellement fertilisées et influencées. Le socle identitaire qui en est le dénominateur commun n’est donc pas une matrice d’homogénéisation à outrance que nous appellerions de nos vœux, mais au contraire le ferment d’une remarquable variété dont les occurrences sont irréductibles les unes aux autres. La construction des Etats-Unis d’Europe ne cherche donc certainement pas à les gommer mais vise plutôt à les mettre davantage en résonnances les unes avec les autres et à les inscrire dans un faisceau d’histoires et de destinations communes.
  • Une Europe entrepreneuriale : les Etats-Unis d’Europe reposent également sur le pilier de la liberté d’initiative, défendent, organisent, stimulent et valorisent le dynamisme économique, les synergies entre les grands pôles d’excellence européens disséminés pour l’instant dans nos différents pays, donnent toute sa place à la création de valeur ajoutée européenne exportable dans le reste du monde et conduisent une politique qui rétablit le citoyen au cœur de l’activité économique.
  • Une Europe politique : pour cristalliser une matrice identitaire européenne véritablement pérenne, il faut un modèle qui incarne à l’échelle de l’Union le système qui gouverne et organise aujourd’hui les Etats modernes. C’est-à-dire un président de plein exercice à la tête d’un Exécutif, qui exerce le pouvoir en disposant d’une majorité parlementaire devant laquelle il est directement responsable. Le Président doit être élu par tous les Européens, suite à un scrutin à deux tours à double majorité (Etats et citoyens), après avoir soumis son projet politique au vote des Européens. En vertu d’une nouvelle Constitution européenne, il sera fondé à conduire le programme pour lequel il aura été élu et disposera du pouvoir et des moyens budgétaires nécessaires pour le mener à bien. Il composera alors son gouvernement qui sera contrôlé par un Parlement à deux chambres : la chambre basse dite des Représentants veillera à l’intérêt européen strictement collectif, et la Chambre haute, c’est-à-dire le Sénat, relaiera l’intérêt de chaque Etat européen. Le projet politique porté par le Président représente dans tous les domaines d’attribution communs l’application de l’identité européenne. L’Europe politique inscrira l’identité européenne dans les faits et lui conférera sa véritable légitimité publique dans des domaines tels que : la défense, la diplomatie, la monnaie, la recherche, la sécurité intérieure, l’environnement, la politique énergétique, le commerce extérieur, la politique agricole, la politique d’immigration, la régulation de la mondialisation, la défense des acquis sociaux…

Cette autre Europe que nous défendons n’est pas seulement un projet souhaitable en raison des valeurs qu’elle incarne et met en pratique, mais elle est à nos yeux la seule option viable capable de maximiser nos chances d’enrayer le déclin de l’Europe que tout le monde peut constater. Elle repose sur deux piliers : un Etat de droit qui respecte chaque citoyen et une économie sociale de marché qui encourage une compétition régulée et sauvegarde la cohésion et l’équité sociale.

Un système qui remet le citoyen au cœur du projet européen

Car oui, l’Europe est en déclin. De nombreux indicateurs le montrent.
Au-delà de la crise que nous traversons depuis 2008, il y a une déficience structurelle qui ne tient pas seulement à l’inadéquation de l’organisation européenne par rapport à la réalité du monde d’aujourd’hui, mais qui est profondément inscrite à l’intérieur d’une tendance endogène lourde liée à l’Europe elle-même : le vieillissement de la population, la dénatalité, la crise identitaire, la méfiance à l’égard du politique, le repli sur soi sont autant d’éléments structurels qui, même sans la mondialisation, sont les indicateurs d’un déclin civilisationnel endogène. Ajoutons à cela la baisse constante de la part du PIB cumulé des pays de l’Union rapportée au PIB mondial, la lente réduction depuis plus de 25 ans de la part des exportations de l’Union à destination du reste du monde, la part relative de plus en plus faible des brevets déposés en Europe, la fuite des cerveaux, le taux anormalement élevé du chômage, en particulier des jeunes, il n’est guère étonnant que dans un tel contexte, la crise de 2008 nous ait touchés avec une telle violence et que le moral des Européens soit au plus bas alors que leurs inquiétudes légitimes ne cessent de croître. Ce malaise socio-économique s’est précisément instillé avec une facilité déconcertante en raison de l’absence de projet et de vision européennes. Si nous ne réagissons pas en prenant des mesures à la hauteur des enjeux actuels, il n’y a aucune raison de supposer que la tendance s’inversera.

Il nous semble clair que les réponses que le modèle européen a produites ne vont pas dans la bonne direction car celui-ci est dépassé et s’inscrit dans une représentation de l’économie internationale qui ne correspond plus à la réalité. Dans le cadre de l’organisation actuelle de l’Europe, on continue ainsi d’imposer des plans d’austérité toujours plus lourds aux pays en difficulté, sous prétexte que le modèle le réclame. Pour prendre une image parlante, ces mesures de plus en plus radicales ont conduit les Etats concernés à couper graduellement dans le gras, puis dans la chair, et à présent, elles s’attaquent à l’os. Il en résulte des conditions de vie de plus en plus précaires, une détestation de l’Europe, perçue comme indifférente au bonheur des gens, et une vaste désespérance plus ou moins diffuse à travers le continent. De plus, comme ces mesures d’austérité sont inadéquates car elles se limitent à une lecture strictement financière des problèmes de chaque Etat alors que le problème est avant tout global et structurel, elles s’avèrent au mieux inefficaces, au pire contre-productives :

  • les déficits se creusent plutôt qu’ils ne se résorbent
  • le chômage des jeunes explose
  • les conditions de vie se dégradent davantage encore
  • les extrémismes prospèrent et tentent de proposer des solutions démagogiques soit de repli identitaire et de haine des autres soit de repli idéologique en ravivant les poncifs éculés de la lutte des classes
  • de plus, elles favorisent l’accroissement des écarts entre :
    • les riches et les pauvres au sein d’un même pays
    • les pays riches du nord et les pays pauvres du sud

On peut déjà observer les effets de cette distorsion galopante dans la résurgence des stéréotypes frappant les Allemands, soupçonnés de vouloir imposer leur domination, ou les Grecs, taxés de profiteurs. En outre, il est totalement illusoire de penser que les pays du Nord, si rien ne change dans la configuration actuelle de l’Europe politique et économique, échapperaient aux effets dévastateurs que la crise a causés sur les pays du Sud. En outre si l’économie française devait fléchir durablement, l’axe franco-allemand serait considérablement affaibli car il repose sur deux piliers d’égale importance. Si les disparités devenaient trop fortes, il est à redouter que le couple franco-allemand entre dans une crise analogue à celle que la Belgique connaît, assistant impuissante à l’aggravation d’une fracture de plus en plus grande entre une Flandre prospère et une Wallonie à la traîne. La fragilisation du couple franco-allemand aurait des conséquences dramatiques pour à la construction européenne, et pour plusieurs raisons. D’une part, c’est l’un de ses axes historiques majeurs, qui remonte au couple Charles de Gaulle- Konrad Adenauer, « fondé » avec le voyage du Chancelier allemand en France le 14 septembre 1958. Les grands couples se poursuivront d’ailleurs, de Helmut Schmidt-Valéry Giscard d’Estaing et François Mitterrand-Helmut Kohl à Nicolas Sarkozy-Angela Merkel. Il est significatif de constater que la plupart du temps, les dirigeants de chaque Etat était d’une couleur politique opposée à celle de leurs homologues, ce qui ne les empêcha nullement de poursuivre et d’approfondir leur rapprochement, preuve supplémentaire, s’il en est, de l’importance que cet axe de convergence a constamment eue aux yeux de ses protagonistes. D’autre part, cette synergie nouvelle entre les deux Etats est sans réel précédent dans leur histoire, souvent conflictuelle. Si la France ne pouvait se maintenir à un niveau de puissance politique et économique comparable à celui de sa voisine, la ligne de fracture qui a séparé le monde germanique du monde latin risquerait de se manifester à nouveau et nous verrions la France rejoindre le groupe de pays latins méridionaux à la traîne, tandis que les pays septentrionaux, aux économies performantes, se rassembleraient autour de l’Allemagne. Ce déséquilibre accru porterait un coup dur, sinon fatal, à la solidarité européenne dont la segmentation en « groupe de payeurs » et « groupe d’assistés » réveillerait les vieux atavismes, scellant définitivement le sort de l’Europe.

Croire que les pays du Nord pourraient mieux survivre en se coupant de ceux du Sud relève, disions-nous, de l’illusion. L’Allemagne, par exemple, est le pays qui a le plus bénéficié du marché unique pour exporter ses produits, et la disparition, même partielle, de ce marché aurait des conséquences économiques gravissimes pour elle. Nos économies sont trop interdépendantes pour qu’un éclatement de l’Union puisse générer des effets bénéfiques pour ses seuls membres les mieux portants. Rappelons en effet, comme le souligne Eurostat pour 2011 que : « Les échanges de biens entre les États membres de l’UE (commerce intra-UE) ont été évalués, du point de vue des expéditions, à (…) près de deux fois le niveau des exportations de l’UE-27 vers les pays tiers (commerce extra-UE). Le fait que le commerce de biens intra-UE ait été plus élevé que le commerce extra-UE dans chacun des États membres, à l’exception du Royaume-Uni, témoigne de l’importance du marché intérieur de l’UE ». Comme le détaille le tableau ci-dessous :

Il paraît donc évident que l’état économique des Etats européens dans leur ensemble est déterminant pour chacun d’entre eux. On ne vend rien à des voisins qui n’ont plus les moyens d’importer. Sans compter que la proximité géographique, le développement des axes et du trafic commerciaux et la pacification de la région sont autant d’atouts majeurs qui favorisent les échanges et en minimisent partiellement les coûts, ce qui représente un avantage considérable pour les producteurs comme pour les consommateurs européens grâce à une politique modérée des coûts de distribution qui se répercute sur le prix de vente.

La nouvelle Europe, rempart contre l’austérité

Une autre voie que celle de l’austérité dogmatique existe donc, même si une politique rigoureuse de gestion budgétaire est évidemment indispensable. Mais il existe une alternative moins douloureuse et plus efficace qu’il nous semble réaliste de suivre pour changer réellement les choses. La construction des Etats-Unis d’Europe permettrait de réaliser des économies substantielles en ne taillant que dans le gras, pour conserver la même image, c’est-à-dire en supprimant toutes les duplications et les redondances de dépenses budgétaires pour des compétences exercées par les 28 États en les ramenant à l’exercice d’un seul. En 1986, le rapport Ceccheti avait estimé que la suppression des entraves nationales aux échanges intracommunautaire entre les 12 pays membres de l’époque générerait un gain oscillant entre 4,5 % et 7 % de la somme des PIB cumulés de L’Europe des 12 et la création de 2 à 5 millions d’emplois. Certes, de gros progrès ont été depuis réalisés à travers les réformes du marché commun mais des améliorations importantes doivent encore être apportées pour réaliser des économies comme l’harmonisation des systèmes fiscaux et sociaux européens, qui aurait des effets bénéfiques pour les entreprises, les forces vives et la collectivité en définissant, par exemple, un niveau de coûts du travail viable pour le monde économique qui cesserait de délocaliser ses activités en direction de pays où les coûts sociaux et salariaux sont moins élevés, et acceptable pour les autorités publiques en termes de rentrées d’argent. La concurrence fiscale entre les pays de l’Union bénéficie souvent aux plus puissants qui disposent de moyens considérables pour en tirer avantage. Sans parler des géants américains tels que Google, Amazon ou Facebook, qui parviennent dans une large mesure à échapper à l’impôt en jouant légalement sur les écarts de législation fiscale entre les pays membres.

Des progrès analogues à ceux qui ont pu être enregistrés pour le marché unique doivent également pouvoir être réalisés du côté des dépenses. En évitant les duplications et redondances de compétences ou de services analogues apparaissant 28 fois au budget des États membres et pour lesquelles n’existe de surcroît aucune politique de coordination. En d’autres termes, si nous ne disposons que d’une diplomatie commune, d’une armée commune, d’une dette commune, d’une police commune, etc. au lieu de 28, nous pourrions réaliser une économie annuelle se chiffrant probablement en centaines de milliards d’euros. Par exemple, de nombreux experts estiment qu’il serait possible de réduire de 20 % les 200 milliards de dépenses annuelles pour 28 armées si nous n’en avions qu’une seule pour un meilleur résultat opérationnel. Le service de la dette est également un exemple parlant : à l’heure actuelle, le taux d’intérêt moyen auquel les 28 Etats de l’Union européenne empruntent séparément est supérieur à celui auxquels empruntent les Etats-Unis (103,6% du PIB) alors que leur dette est supérieure à celle des Etats européens cumulée (86,8% du PIB), ou le Japon alors que sa dette est largement supérieure (245% de son PIB). L’abaissement des primes de risques permettrait, d’après le CESE, de réaliser à lui seul une économie de 56 milliards d’euros pour la seule année de 2014 en mutualisant les dettes souveraines. En répétant l’exercice pour chaque secteur aujourd’hui dupliqué qui serait ramené à une structure unique, en achevant la réforme du marché unique, en s’engageant dans l’homogénéisation sociale et fiscale, en développant une politique industrielle commune autour d’enjeux économiques particulièrement élevés tels que l’énergie ou les télécommunications, nous pourrons réaliser des économies substantielles qui, bien entendu, varieraient selon les secteurs, mais dont la somme totale permettrait d’éviter la spirale inféconde de l’austérité et d’enrayer le déclin de l’Europe.

Ces économies pourraient en effet être utilisées dans de nombreux domaines pour obtenir de meilleurs résultats dont voici quelques exemples :

  • Investir dans une politique globale finançant des marqueurs identitaires forts destinés à créer un sentiment d’appartenance à une fédération qui englobe les pays actuels et qui deviendra le nouveau référent nationalitaire majeur.
  • Aider le Sud de l’Europe de manière plus efficace. Bien entendu, cette aide serait assortie d’un plan de redressement stipulant la mise en place de politiques budgétaires plus rigoureuses mais elle éviterait à leurs citoyens d’être lourdement frappés par des plans d’austérité aussi douloureux que peu efficaces.
  • Réduire le montant des intérêts et du principal de la dette publique européenne (c’est-à-dire la somme des dettes souveraines nationales actuelles cumulée).
  • Lancer de grands programmes européens dans le domaine industriel puisque l’Europe a montré qu’en mutualisant ses moyens humains, financiers, et ses compétences techniques, elle était capable de devenir leader sur le marché mondial, comme dans le cas d’Ariane ou d’Airbus, par exemple, ou d’être la seule capable, par sa politique de coordination, de dégager un accroissement de valeur industrielle significatif, comme avec le septième programme-cadre de recherche communautaire, qui devrait générer une augmentation de la valeur ajoutée industrielle de 7 à 14 euros pour chaque euro investi et permettre d’ici 2030 la création de 900.000 emplois. Il convient donc de dupliquer et d’étendre ces expériences très concluantes à d’autres domaines comme les biotechnologies, l’environnement, les énergies alternatives, le numérique, etc., pour y prendre aussi une position dominante et créer de nouveaux emplois d’avenir.
  • Lancer des programmes européens de recherche ambitieux en soutenant massivement la création de grands pôles d’excellence qui reposent sur des partenariats entre universités, chercheurs indépendants, fonds de recherches, etc.
  • Dynamiser la qualité de l’éducation par l’introduction de nouveaux cours au niveau primaire comme l’enseignement de certaines matières dans une seconde langue européenne, ou au niveau secondaire tels que l’histoire des cultures européennes, l’histoire de la construction européenne ou l’identité et le civisme européens.
  • Favoriser et multiplier les échanges Erasmus dont seuls 4 % des étudiants sont actuellement les bénéficiaires, ainsi que des transferts volontaires analogues dans le cadre de stages de formation, de carrières professionnelles, etc.
  • Moderniser et sécuriser le financement de notre modèle de protection sociale qu’il faut défendre à tout prix.
  • Accroître les aides et les échanges entre institutions culturelles pour faire circuler dans l’ensemble de nos pays l’extrême variété des richesses que chaque génie national recèle et souligner les influences réciproques qu’elles ont subies et imprimées.
  • Constituer des équipes sportives européennes qui concourraient contre les autres grandes nations à l’image de l’équipe européenne de golf de la Ryder Cup.
  • Constituer une vraie politique commune dans le domaine de la sécurité intérieure: sécurisation des réseaux, protection de la vie privée, politique d’immigration. Ceci peut se réaliser par la mise en place de programmes d’intégration, le développement de certification en matière de sécurité et la création de pôles de compétences européens dans ces domaines d’avenir.
Le sens de l’histoire

S’il existe aujourd’hui un très large consensus intellectuel et politique sur les valeurs communes de l’Europe, l’achèvement de la construction européenne se heurte toujours à des résistances farouches. Celles-ci s’expliquent par un affrontement que nous estimons aujourd’hui contre-productif entre deux légitimités : les intérêts des Etats qui composent l’Europe et qui restent les acteurs principaux de sa construction et l’intérêt européen général. Comme nous nous sommes employés à le montrer, cette opposition, si elle peut se comprendre pour des raisons d’identité historique, est cependant dépassée par une réalité globalisée qui ne cesse de nous en démontrer l’infécondité. Et pour une raison très simple : la mutualisation de nos forces sert renforce chacun des Etats en présence. Le fonctionnalisme doit à présent céder la place au fédéralisme qu’il a préparé, à une vision politique, économique, sociale et culturelle de l’Europe pour lui donner un sens. Car l’alternative n’est plus : l’Etat national ou l’Europe, mais vivre dignement en se tournant vers l’avenir ou se résoudre à regarder derrière soit et continuer à décliner.

On le voit, les Etats-Unis d’Europe ne s’imposent pas seulement parce que nous partageons un intérêt socio-économique commun qui justifie leur construction. Ils ne s’imposent pas davantage au seul motif qu’ils viendraient combler un sens de la collectivité que les Etats ne parviennent plus aujourd’hui à incarner à eux seuls. Ils ne s’imposent pas non plus uniquement en raison de la seule mondialisation qui nous pousserait malgré nous à nous rassembler. Certes, la création des Etats-Unis d’Europe s’impose aussi pour toutes ces raisons mais elle s’impose d’abord et avant tout parce qu’elle répond au besoin de recherche d’une identité collective que notre passé commun, lointain comme proche, a lentement fait mûrir en nous. Elle s’impose parce qu’elle est la conclusion d’un processus engagé il y a longtemps qui pour la première fois peut se réaliser pacifiquement pour le bénéfice, non de quelques-uns mais de chacun d’entre nous. Elle s’impose parce qu’elle répond au sens de l’histoire qu’il nous appartient à présent d’écrire.

Nous briserions ainsi le cercle vicieux d’une austérité infructueuse qui éprouve profondément les Européens alors que d’autres voies sont possibles sans les asphyxier pour autant. L’Europe fédérale permettrait à tous les Etats concernés d’entrer enfin dans un cercle vertueux : les Européens verront une amélioration progressive, mais substantielle, de leurs conditions de vie, les moyens que nous préconisons pour créer un espace unique renforceront le sentiment d’appartenance et identitaire communs, le projet collectif reprendra sens et renouera avec la conception moderne du progrès liée à la notion d’action collective et privée, l’Europe rattrapera le peloton de tête des grandes puissances internationales dans de nombreux domaines, pouvant ainsi peser sur les enjeux mondiaux tout en conservant ses spécificités. Et cette autre Europe, qui redeviendra un pôle d’attraction pour les jeunes européens et les jeunes à travers le monde, sera bien mieux outillée pour profiter au maximum de ses atouts : le déclin n’est pas inéluctable, il est le produit de décisions politiques qui ne sont plus adaptées au monde contemporain. Le projet que nous défendons est assez simple mais il suppose, pour être mené à son terme du courage et du volontarisme politiques.

Il nous faut réinventer une stratégie européenne en faveur pour notre jeunesse. Nous avons le devoir de relever les difficultés et les défis qu’elle rencontre en particulier dans les domaines de l’enseignement et de la formation, de l’emploi, de l’intégration sociale et de la santé. Pour atteindre cet objectif, nous ne pourrons faire l’économie d’une refonte structurelle de la stratégie européenne afin de renforcer sa crédibilité et sa position sur la scène internationale. C’est la raison pour laquelle il est nécessaire de soutenir Stand Up, afin de montrer au monde politique que cette autre Europe est ardemment espérée par les Européens, suffisamment matures pour réaliser l’importance des enjeux qui les attendent. Nous disposons d’avantages majeurs pour nous y aider : l’Europe a la première économie du monde, une population de 5OO millions de personnes, un système éducatif performant, un socle commun de valeurs solidement enraciné, une richesse culturelle inouïe… Alors soutenez Stand Up pour faire entendre vos voix et préparer ensemble un avenir plein de promesses. Tous Ensemble.